Une réunion d'équipe sur Teams à 10 heures, quatre "conf-calls"
avec des clients dans l'après-midi, sans oublier le Skype en famille à
19 heures pour fêter l'anniversaire du petit dernier… Avec la crise sanitaire,
la visioconférence s'est imposée dans notre quotidien. Au printemps
dernier, elle est même devenue incontournable pour maintenir le lien
social dans nos vies confinées.
Mais depuis, les apéros Zoom ont laissé place au phénomène de "Zoom fatigue"*, un sentiment d'épuisement face à l'accumulation de ces réunions virtuelles. Car outre la fatigue visuelle, liée à la fixation prolongée d'un écran, la visioconférence est surtout génératrice de fatigue mentale, explique
à franceinfo Nawal Abboub, docteure en sciences cognitives. Et pour
cause : une discussion vidéo exige beaucoup plus de concentration qu'un
échange en face à face. Mais comment l'expliquer ?
D'abord, par la difficulté de s'appuyer sur le
langage corporel des interlocuteurs. Lorsqu'on est en présence de
quelqu'un, un hochement de tête lui indique par exemple que nous
l'écoutons. La posture et les gestes peuvent quant à eux traduire notre
envie de prendre la parole. Autant de signes non verbaux, souvent inconscients, qui "facilitent la compréhension claire des messages et des intentions lors d'une interaction", mais moins
nombreux en visioconférence, analyse pour franceinfo Marie Lacroix,
docteure en neurosciences. Difficile en effet de discerner les gestes
d'une personne en appel vidéo si sa caméra est cadrée au niveau des
épaules. "Et puis, pour éviter les bruits parasites, on a tendance à couper son micro quand n'a pas la parole, ajoute Marie Lacroix. Alors on détecte encore moins de signaux."
Le cerveau doit donc davantage se concentrer pour s'appuyer sur
d'autres indicateurs, comme le ton de la voix ou les expressions du
visage. Mais même avec une connexion internet optimale, la technologie
restitue toujours ces informations avec un léger décalage, et complique
encore la tâche pour notre cerveau. C'est ce que Nawal Abboub appelle "la désynchronie".
"C'est un décalage qui se calcule
peut-être en millisecondes. Mais c'est suffisant pour demander un effort
supplémentaire au cerveau pour qu'il reconstruise la réalité."
Nawal Abboub, docteure en sciences cognitives à franceinfo
La réduction et la mauvaise qualité des signaux "nous oblige[nt] à être plus attentifs pour suivre et prête[nt] à des moments de confusion dans la conversation",
confirme Marie Lacroix. La visioconférence perturbe ainsi la fluidité
et le rythme de l'échange, soulignent les deux spécialistes. Vous avez
d'ailleurs certainement déjà rencontré cette situation : un silence
s'installe soudainement dans la discussion vidéo, et provoque en
quelques secondes un sentiment de gêne chez vous et vos collègues, avant
que deux d'entre eux ne prennent finalement la parole en même temps.
"La distribution de la parole dans un
groupe est réglementée de manière inconsciente, grâce aux signes non
verbaux. En visio, il devient donc très difficile de trouver un rythme
spontané."
Marie Lacroix, docteure en neurosciences à franceinfo
Surtout, les appels vidéo nous privent de "la synchronicité dans l'échange des regards", rapporte Marie Lacroix. Pour
donner l'impression à son interlocuteur de le regarder dans les
yeux, il faut fixer la caméra, ce qui empêche de facto d'observer sa
réaction en même temps sur l'écran. En visioconférence, chaque
participant a donc plutôt tendance à maintenir le regard sur l'écran,
n'observant pas directement les autres dans les yeux, mais uniquement
leur rendu filmé. Or, lors d'une discussion, le contact visuel avec
autrui permet de stimuler le système attentionnel et de renforcer la
mémorisation. Ainsi, face à une vidéo où un individu s'exprime, "notre attention est davantage attirée lorsque la personne qui parle donne l'impression de nous regarder environ 30% du temps", indique Marie Lacroix, citant une étude menée par deux universitaires britanniques*.
Plus étonnant encore, l'absence de contact visuel est interprétée par le cerveau comme "un évitement du regard", note l'experte. Cette réaction inconsciente et automatique donne "l'impression que la personne est sur la défensive ou inattentive",
détaille-t-elle. De la même manière, les retards de son et d'image
provoquent une interprétation négative des interlocuteurs. En 2014, des
chercheurs allemands ont montré qu'un décalage de 1,2 seconde pouvait suffire à être perçu comme moins amical ou moins concentré*.
Si la visioconférence bouleverse la perception des autres, elle
modifie également le regard porté sur soi-même. Se voir à l'écran
pendant la discussion avec les autres joue sur l'anxiété et la fatigue
mentale. "Quand vous êtes en visioconférence, vous savez que tout le
monde vous regarde. Vous êtes comme sur scène, ce qui provoque une
pression sociale et l'impression que vous devez jouer", souligne Marissa Shuffler, enseignante en psychologie organisationnelle à l'université américaine de Clemson, auprès de la BBC*.
En plus de devoir gérer la conversation, l'esprit n'a de cesse de se
demander quelle posture adopter ou de se focaliser sur son propre
visage.
Et dans le contexte actuel, où les espaces professionnel et personnel ne font plus qu'un, le cerveau est d'autant plus à l'affût de la moindre situation génératrice de malaise face à nos collègues : et si l'un des enfants faisait irruption dans le champ de la caméra ? Ou que le chat grimpait sur le bureau ?
"Vous mettez votre cerveau en double tâche : vous vous concentrez à la fois sur la personne à qui vous parlez et sur vous."
Nawal Abboub à franceinfo
"Or, le système attentionnel ne traite pas les informations en parallèle, mais en série", ajoute la spécialiste. Et chaque aller-retour entre votre visage et celui de votre interlocuteur est énergivore. "L'attention que vous allez prêter à votre image dépend aussi de la personne en face de vous, précise toutefois Nawal Abboub. Quand vous discutez avec un collègue, un collaborateur ou un supérieur, vous n'êtes pas sur les mêmes niveaux de ressources."
La situation se complique encore quand les participants à la réunion sont nombreux. Le mode galerie, où les visages apparaissent dans de petites vignettes, est difficile à gérer pour le cerveau. "C'est comme si on devait jouer à 'Où est Charlie ?'", illustre Marie Lacroix. "On
peut capter des choses assez générales, voir si l'audience a
l'air réceptive ou se désintéresse, mais c'est plus difficile de prêter
attention à chacun", nuance-t-elle. Sans compter qu'un appel vidéo ne se résume pas à un écran avec un ou plusieurs visages. "Il y a aussi un tchat sur le côté et des notifications peuvent apparaître, détaille Nawal Abboub. Il y a beaucoup de sources de distraction et ça rend l'espace encore plus difficile pour se concentrer."
Devant cet afflux d'informations, le cerveau se met donc en "attention partielle continue", analyse National Geographic*,
et jongle avec une multitude de tâches, sans se concentrer pleinement
sur l'une d'elles. Comme si vous essayiez de cuisiner et de lire en même
temps, relève le média.
A cela s'ajoute qu'avec la crise sanitaire, des moments de
vie, d'ordinaire séparés, sont désormais tous réunis en
visioconférence. "Imaginez que vous vous rendiez dans un bar, et que
dans ce même bar, vous discutiez avec vos professeurs, rencontriez vos
parents ou organisiez un rendez-vous amoureux. C'est exactement ce que
nous faisons en ce moment [en visioconférence]", avance Gianpiero Petriglieri, enseignant à l'Institut européen d'administration des affaires, auprès de la BBC.
"Le travail à distance nous impose un monocanal qui est l'ordinateur."
Marie Lacroix à franceinfo
"La fatigue mentale est générée par l'accumulation du temps passé sur une même tâche",
expose l'experte. Même en jonglant avec des réunions
professionnelles et des appels vidéo entre amis, l'activité reste
similaire et suscite donc de l'épuisement. D'autant plus si les participants sont peu actifs lors de ces visioconférences. "Cela peut paraître contre-intuitif, mais rester passif [face à un ordinateur] est encore plus demandeur d'énergie", ajoute Nawal Abboub, comparant cette situation au travail "très fatigant" des professionnels de la vidéosurveillance qui scrutent en permanence des écrans.
Alors comment se prémunir de cette fatigue ? Pensez d'abord à faire des pauses visuelles. "Toutes les vingt minutes, il faut lever les yeux de son écran et regarder à vingt mètres devant soi pendant vingt secondes",
recommande Marie Lacroix, qui a cofondé Cog'X, une agence de conseil en
sciences cognitives auprès des entreprises. Autre possibilité : fixer
des créneaux de réunion plus courts pour laisser un temps de
récupération.
Exit aussi l'utilisation systématique de la caméra. "On peut l'allumer au début de la réunion, pour prendre des nouvelles des autres, garder ce moment d'interactions, suggère Marie Lacroix.
Puis la couper quand on entre dans des aspects plus techniques de la
discussion afin de permettre à chacun de se concentrer sur le contenu."
Pour compenser l'absence d'une partie des signes non verbaux, Nawal
Abboub, cofondatrice de l'agence de conseil Rising Up, propose de "jouer davantage sur la voix" ou d'"amplifier les gestes du visage" pour
capter l'attention de l'auditoire. Etablir des règles explicites permet
par ailleurs de fluidifier les échanges : lever la main pour prendre la
parole, poser les questions dans l'espace de tchat.
"Il ne faut pas non plus tomber dans le syndrome de la visionite", poursuit Nawal Abboub, qui incite à alterner avec d'autres modes de communication. "On peut aussi s'appeler par téléphone, s'envoyer des messages, travailler sur des documents partagés", détaille-t-elle. Selon l'experte, le meilleur conseil pour s'adapter reste d'apprendre à "connaître la manière dont notre cerveau fonctionne". "Ce n'est pas un ordinateur qui sait faire fonctionner Powerpoint et Excel en même temps", sourit la scientifique.
* Les liens marqués d'un astérisque renvoient vers des articles en anglais.